ENTRETIEN – En 2016, 52 % des gallois votaient en faveur du Brexit. Rachel Minto, maîtresse de conférences en sciences politiques à l’Université de Cardiff et spécialiste du Brexit, en dresse le bilan et analyse les conséquences pour le Pays de Galles.

« Tout le monde a été déçu », martèle Rachel Minto, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Cardiff, à propos du bilan du Brexit, dix ans après le référendum et six ans après la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). « En particulier ceux qui ont voté ‘leave’ puisqu’il n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient : un changement en profondeur, plus d’argent, une plus grande souveraineté », souligne celle qui est aussi spécialiste des relations entre l’UE et le Royaume-Uni post-Brexit.
Pour Rachel Minto, il est « très difficile de présenter le Brexit comme une chose positive ». La majorité des engagements pris au moment du référendum n’ont pas été tenus. Londres avait par exemple promis de compenser l’ensemble des fonds européens, sans aucune perte. « C’était malhonnête », affirme Rachel Minto qui n’hésite pas à parler de promesses mensongères sur certaines choses. Elle cite par exemple l’emblématique bus rouge floqué d’un message qui disait : « Nous versons 350 millions de livres sterling (≃ 404 millions d’euros) par semaine à l’UE, finançons plutôt le NHS (le système de santé public, NDLR) », accompagné d’un slogan ‘pro-leave’. « C’était complètement faux, et aujourd’hui les instigateurs de cette campagne le reconnaissent », souligne Rachel Minto.
Un contributeur net
« Rien qu’en termes d’échelle, le gouvernement britannique n’avait et n’a toujours pas les moyens de compenser l’ensemble des fonds européens », poursuit-elle. En 2014, le Royaume-Uni était le quatrième contributeur au budget européen (11,3 milliards d’euros), derrière l’Allemagne, la France et l’Italie. En retour, il recevait 6,4 milliards d’euros, soit un déficit de 5 milliards d’euros. Mais cette différence, rapportée au PIB du pays, change la donne : le Royaume-Uni ne perdait en réalité « que » 0,23 % de son PIB.
À l’époque du référendum, la campagne qui prônait la sortie de l’Union européenne se concentrait autour de l’idée que le Royaume-Uni dépensait trop d’argent au profit de l’UE. « Tout ce que les gens retenaient, c’est que le Royaume-Uni était un contributeur net de l’UE », indique Rachel Minto, c’est-à-dire un pays qui donne plus d’argent qu’il n’en reçoit. « Mais le sujet est beaucoup plus compliqué que ça. Le fait que le Pays de Galles était un bénéficiaire net, avec plus de 750 millions de livres par an, était totalement ignoré », fustige-t-elle. Cette méconnaissance de la complexité de la relation entre le Royaume-Uni, le Pays de Galles, et l’Union européenne est l’une des explications de l’ampleur du vote ‘pro-leave’.
Le deuxième argument qui a convaincu les gens de voter pour le Brexit était la promesse d’une plus grande souveraineté et davantage d’autonomie pour les différentes nations du Royaume-Uni. « Ce n’est pas du tout ce qu’on observe. Au contraire, il y a une tendance de centralisation depuis le Brexit », affirme Rachel Minto. « Après la sortie du marché unique européen, Londres a voulu assurer un marché unique au sein du Royaume-Uni, ce qui a eu pour conséquences de retirer des compétences aux gouvernements locaux », explique-t-elle en citant par exemple les politiques environnementales ou l’agriculture.
Un manque de préparation
Selon Rachel Minto, le problème « le plus grave » du Brexit réside dans le fait qu’aucune vision claire n’a jamais défini ce que signifiait concrètement « gagner » ce référendum. « Dès le départ, ni la campagne pour le ‘leave’, ni le gouvernement britannique n’avaient déterminé à quoi devait ressembler la future relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne », poursuit l’experte.
Par conséquent, le Brexit aurait pu prendre des formes radicalement différentes : le pays aurait pu quitter l’UE tout en restant dans l’espace économique européen, dans le marché unique, ou encore dans l’union douanière. En l’absence de cap défini, le Royaume-Uni a finalement opté pour ce que Rachel Minto appelle un « Brexit dur » qui ne prend pas en compte l’importance vitale des échanges commerciaux avec l’UE. « Le commerce a été considérablement perturbé et cela a eu des implications pour l’économie du Pays de Galles et la vie de ses habitants », déplore-t-elle.
L’absence de réels changements, et les différentes déceptions qui ont suivi le Brexit, peuvent, en partie, expliquer les mutations actuelles du paysage politique au Pays de Galles. Des régions comme Blaenau Gwent, un comté du sud-est où se trouve Ebbw Vale, sont des bastions historiques du Parti travailliste (Labour). Mais ce dernier semble perdre du terrain face au parti d’extrême droite, Reform UK, dirigé par le populiste Nigel Farage… L’un des principaux défenseurs du Brexit il y a dix ans.
