À Belfast, le Brexit freine la réconciliation de communautés encore marquées par les Troubles

REPORTAGE – Vingt-huit ans après l’accord du Vendredi saint, qui a mis fin à la guerre civile entre 1968 et 1998, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a rouvert des plaies en voie de cicatrisation. Entre la frontière en mer d’Irlande, qui exaspère les unionistes, la perspective d’une Irlande réunifiée et l’incertitude autour des fonds européens de réconciliation, Belfast se débat avec un Brexit qu’elle n’a pas voulu.

« Ici, c’est l’entrée catholique, et derrière, l’entrée protestante. » Kate Laverty, directrice du centre intercommunautaire Forthspring, présente fièrement son bâtiment, dans l’ouest de Belfast, conçu avec deux entrées, une de chaque côté de la ligne de séparation, pour que les habitants puissent s’y sentir les bienvenus sans avoir à traverser le territoire de l’autre communauté. Entre 1968 et 1998, nationalistes catholiques irlandais et protestants fidèles à la Couronne britannique s’opposent dans un conflit qui fera plus de 3 500 morts en Irlande du Nord. Depuis cette période, appelée les Troubles, les deux communautés vivent séparées par des dizaines de murs et de barrières, afin d’éviter les incidents violents.

Une porte de l’un des murs de séparation, à Belfast, le 2 mars 2026. ALICE GOSSELIN

Situé le long d’un mur entre les deux communautés, l’espace partagé Forthspring est le plus ancien de Belfast, la capitale nord-irlandaise. Depuis 1997, il œuvre à faciliter le dialogue et la réconciliation. Ici, 500 personnes franchissent ses portes chaque semaine. Des enfants s’amusent dans une salle de jeux. Au premier étage, des anciens de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et de milices loyalistes apprennent à se reparler, près de 40 ans après s’être entretués pendant les Troubles. Dans ce cadre singulier, à la fois symbole de division et laboratoire de réconciliation, le Brexit a ravivé les crispations identitaires.

Une frontière en mer d’Irlande qui ravive les fractures

Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à juin 2016. L’Irlande du Nord vote à 55,8 % pour rester dans l’Union européenne, mais est emportée, malgré elle, par le vote majoritaire au Royaume-Uni, largement porté par l’Angleterre. Premier choc. Puis vient le second, plus concret : pour éviter le rétablissement d’une frontière physique entre les deux Irlandes, ligne de vie de l’accord de paix de 1998, le gouvernement de Boris Johnson accepte de placer les contrôles douaniers non plus sur l’île, mais en mer d’Irlande, entre la province britannique et la Grande-Bretagne.

Cette frontière dans les ports nord-irlandais, consacrée par le protocole nord-irlandais puis assouplie par le cadre de Windsor, en 2023, isole de facto l’Irlande du Nord du reste du Royaume-Uni sur le plan réglementaire.

Près d’un mur de la paix, à Belfast, le 2 mars 2026. ALICE GOSSELIN

Pour les unionistes, dont l’identité repose précisément sur le lien avec la Grande-Bretagne, l’humiliation est profonde. Boris Johnson, premier ministre conservateur dont l’unionisme était censé être une valeur cardinale, avait pourtant juré, en août 2020, qu’il faudrait lui « passer sur le corps » pour établir une telle frontière. Il signe l’accord quelques semaines plus tard, tout en en minimisant les conséquences pour la province. La réaction loyaliste ne se fait pas attendre : au printemps 2021, huit nuits d’émeutes embrasent les quartiers unionistes. Des adolescents nés après les Troubles lancent des cocktails Molotov sur la police.

Katy Hayward, sociologue à l’université du Queen’s à Belfast et membre du comité d’experts mandaté par le gouvernement britannique pour évaluer la mise en œuvre du cadre de Windsor, mesure la profondeur de la blessure : « Le sentiment d’avoir été trahi sur ce que la frontière en mer d’Irlande signifiait est encore bien présent. » 

Des sondages réguliers révèlent une fracture nette : sur pratiquement toutes les questions liées au protocole et au cadre de Windsor, unionistes et nationalistes affichent des positions radicalement opposées. La perception même des effets économiques du Brexit s’est elle aussi communautarisée. « Ceux qui sont opposés au protocole estiment que des produits ont disparu des rayons et que les prix ont augmenté. Ceux qui l’acceptent ne voient pas ces effets négatifs. Les gens voient le monde à travers le prisme de leur communauté », affirme la chercheuse.

La réunification revient au centre du débat

Un autre élément est venu perturber la coexistence pacifique qui s’était progressivement développée en Irlande du Nord : le retour, dans le débat public, de la possibilité d’une Irlande réunifiée. Pour les nationalistes irlandais, voter pour rester dans l’Union européenne et en être empêchés par la majorité britannique a agi comme une démonstration par l’absurde : pourquoi rester dans une union qui ignore leurs votes ? Le Sinn Féin a su capitaliser sur ce désenchantement. En février 2024, Michelle O’Neill, vice-présidente du parti qui fut la branche politique de l’IRA pendant les Troubles, devient première ministre d’Irlande du Nord. Un événement majeur pour la province.

Katy Hayward, professeure de sociologie politique à la Queen’s University de Belfast, le 4 mars 2026. ALICE GOSSELIN

Le Sinn Féin réclame désormais un calendrier pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination, tandis que Londres rappelle que la décision finale revient au secrétaire d’État britannique, avec l’accord de la République d’Irlande, comme le prévoit l’accord du Vendredi saint de 1998. Katy Hayward, qui suit cette évolution dans ses travaux de recherche, résume avec sobriété : « Dans 20 ans, nous sommes autant susceptibles de nous trouver dans une Irlande unie qu’au sein du Royaume-Uni. » Dans les sondages, l’option du oui à la réunification reste minoritaire, mais se rapproche régulièrement des 50 %. Surtout, la démographie a évolué. Longtemps majoritaires, les protestants sont aujourd’hui aussi nombreux que les catholiques en Irlande du Nord.

Pour les unionistes, cette perspective constitue une menace existentielle. « Les unionistes nous disent qu’ils n’ont plus l’impression de faire partie du Royaume-Uni. Ils se sentent parfois abandonnés. Le Brexit n’a pas causé le conflit, mais il a rouvert de vieilles blessures et des conversations qu’on croyait en train de se refermer », résume-t-elle. Kate Laverty observe ces effets du Brexit dans les conversations, mais aussi dans le paysage. Sur les façades proches des murs de l’ouest et du nord de Belfast, « les drapeaux aux couleurs de l’Irlande ou du Royaume-Uni sont plus nombreux qu’avant 2016. La dernière fois qu’on avait vu ça, c’était dans les années 1980 », affirme-t-elle.

Des financements pour la paix plus incertains

Dans ce contexte, la question du financement des politiques de réconciliation reste cruciale. Depuis 1995, l’Union européenne a investi plus de 3,4 milliards d’euros dans des programmes de consolidation de la paix en Irlande du Nord, via les fonds PEACE successifs. Cet argent a permis à des centaines de structures comme Forthspring de fonctionner, de recruter et de tisser des liens là où il n’y en avait pas.

Mais le Brexit a changé la donne. « Avant, nous avions plusieurs sources de financement européen, y compris pour le développement transfrontalier entre les six comtés du Nord et les 26 comtés de la République d’Irlande », explique Kate Laverty.

Kate Laverty, directrice du centre inter-communautaire de Forthspring, à Belfast, le 3 mars 2026.

Aujourd’hui, le programme PEACEPLUS, dernière génération des fonds PEACE, doté de 1,14 milliard d’euros pour la période 2021-2027, est toujours actif. Mais son accès s’est considérablement durci. « Les organisations de terrain, celles dont le budget est inférieur à 5 millions de livres, ont du mal à obtenir ces fonds, tellement les dossiers sont lourds. Donc les groupes qui travaillent avec les deux communautés ont peu de chances d’en bénéficier. »

Le résultat est pervers : là où deux associations, une de chaque côté du mur, auraient autrefois monté un dossier commun, elles se retrouvent désormais à postuler séparément pour la même enveloppe, en concurrentes plutôt qu’en partenaires. Et après 2027 ? PEACEPLUS est le dernier programme du genre. Rien ne garantit qu’un successeur verra le jour, alors que les coupes budgétaires frappent durement les services publics nord-irlandais, avec environ 30 % de réduction dans les différents ministères ces trois dernières années.

« Ma vie n’a pas changé d’un iota »

Pourtant, une autre réalité affleure. Beaucoup de gens, ici, ont simplement tourné la page du Brexit. Seamus Corr et Mark Fenton, respectivement catholique nationaliste et protestant unioniste, codirecteurs d’un espace partagé intercommunautaire dans le quartier de Black Mountain, à l’ouest de Belfast, en témoignent sans détour, sans pour autant minimiser les tensions liées au protocole nord-irlandais puis au cadre de Windsor. « Il y en a eu, bien sûr », disent-ils. Mais ils insistent surtout sur autre chose : 10 ans après, le Brexit ne monopolise plus les conversations. « Honnêtement, on n’en parle plus vraiment. Les habitants vivent leur vie. »

Seamus Corr et Mark Fenton, au Black Mountain Shared Space, à Belfast, le 3 mars 2026. ALICE GOSSELIN

« Les négociations sont terminées, le protocole est en place, les gens sont passés à autre chose », lance Seamus Corr, avec un haussement d’épaules. Mark Fenton est plus direct encore : « Le Brexit a été vendu dans la communauté unioniste comme un moyen de contrôler l’immigration. Ce n’est pas le cas. Mais Westminster a toujours monté les communautés les unes contre les autres depuis la fondation de ce pays. »

Une retraitée protestante, Lily, qui vit à deux pas d’un mur de la paix et fréquente cet espace partagé depuis des années, dit la même chose : « Le Brexit n’a pas changé ma vie d’un iota. La seule chose que je n’arrive plus à trouver, c’est un brie à pâte molle. » Éclat de rire. Puis, plus sérieuse : « La plupart des gens n’avaient aucune idée de ce que sortir de l’Union européenne signifiait. Comment voter pour quelque chose qu’on ne comprend pas ? »

Cette relative apathie ne masque pas la dégradation du tissu intercommunautaire qu’observent, semaine après semaine, ceux qui travaillent à la lisière des deux Belfast. Dans la cour de son centre intercommunautaire, Kate Laverty regarde la structure en briques qu’elle côtoie chaque jour. Forthspring possède le mur et pourrait, théoriquement, le démolir. Mais rien ne se fera sans l’accord des deux communautés.

C’est d’ailleurs cette réalité locale qui a rattrapé les ambitions de la municipalité de Belfast. En 2019, une étude montrait que seuls 16 % des habitants souhaitaient voir les murs tomber immédiatement. Résultat : l’objectif fixé par le gouvernement local, qui visait leur disparition d’ici à 2023, a été abandonné. En 2026, 97 barrières physiques continuent de morceler la capitale nord-irlandaise.

Lilly Brannan, usagère protestante du centre Black Mountain, à Belfast, le 2 mars 2026. ALICE GOSSELIN

Kate Laverty résume cette lente réconciliation : « Il y a 30 ans, après le cessez-le-feu, on avait demandé aux habitants s’ils voulaient voir ces murs tomber. La réponse avait été : “Non, pas maintenant, mais du vivant de mes enfants.” Ces enfants ont aujourd’hui 30 ans. Et, à la même question, ils apportent la même réponse. »