Le commerce nord-irlandais, grand gagnant du Brexit ?

DÉCRYPTAGE – En sortant de l’Union européenne, Londres a dû accepter de placer sa frontière douanière dans la mer d’Irlande, faisant de l’Irlande du Nord un cas à part. La région peut ainsi faire du commerce aussi bien avec la Grande-Bretagne que l’UE. Un argument qu’elle souhaite mettre en avant, mais qui ne saurait éclipser les conséquences négatives du Brexit.

Lorsqu’on se rend dans un supermarché à Belfast et qu’on parcourt les rayons alimentaires, une mention revient sur la plupart des étiquettes : « not for EU », « pas destiné à l’UE ». On ne retrouve pas ces étiquettes sur le reste du territoire britannique, ni en République d’Irlande. Car l’Irlande du Nord est un cas à part.

Depuis 2021, la région est prise en sandwich entre deux frontières. L’une, officielle, avec la République d’Irlande, et une liberté de mouvement entre les deux territoires. L’autre, officieuse, dans la mer d’Irlande, qui en pratique opère une réelle séparation avec le reste du Royaume-Uni.

Résultat : tout bien envoyé de la Grande-Bretagne vers l’Irlande du Nord doit être déclaré ou non comme étant « à risque » de pénétrer le marché européen via la frontière irlandaise. Les aliments qui ne le sont pas reçoivent ainsi l’étiquette « not for EU ».

« Ça demande plus de paperasse »

« Nous avons vu des conditions plus strictes concernant la certification de biens qui arrivent en Irlande du Nord, observe Katy Hayward, professeure en sociologie économique à la Queen’s University de Belfast. Ça a impliqué des ajustements importants pour l’économie nord-irlandaise. »

« Cette histoire d’étiquetage a pu causer des tensions », concède Maureen McGuigan de Invest Northern Ireland, car déclarer des biens « à risque » peut s’avérer coûteux, avec des frais de douane allant jusqu’aux millions selon la nature de ce qui est transporté. Et ce, même si les biens qui finiront sur le marché européen ne comptent que pour une petite partie du total expédié.

En conséquence, « les entreprises britanniques ne veulent pas ou ne peuvent pas expédier des biens vers l’Irlande du Nord parce que ça demande plus de paperasse », constate Katy Hayward.

La situation ne devrait cependant pas durer longtemps, puisque Londres et Bruxelles ont présenté en mai 2025 un nouvel accord concernant les biens sanitaires et phytosanitaires transportés entre le Royaume-Uni et l’UE, ou entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord.

Une province, deux marchés

En attendant, Invest Northern Ireland s’affaire à convaincre les entreprises étrangères et britanniques qu’il n’y a pas que du négatif dans le commerce nord-irlandais post-Brexit. Au contraire : « l’Irlande du Nord est la seule région au monde où les entreprises ont accès aux marchés britannique et européens ! » se félicite Maureen McGuigan.

La province, alignée avec les normes du marché unique européenne tout en restant une nation britannique, peut vendre ce qu’elle produit aussi bien à l’UE qu’au reste du Royaume-Uni, sans frais supplémentaires. Une aubaine qui a son petit nom : « Dual Market Access ».

« On a des entreprises qui nous ont ouvertement dit qu’elles ont été avantagées par le Dual Market Accessnord-irlandais, rapporte Maureen McGuigan. Leurs ventes européennes ont augmenté, et elles ont cet avantage compétitif par rapport à d’autres firmes britanniques qui continuent d’avoir des contrôles de douane ».

Le Dual Market Access pourrait également renforcer l’attractivité de l’Irlande du Nord pour les entreprises basées en Grande-Bretagne. L’une d’entre elles envisagerait de délocaliser sa production dans la province pour contourner les frais d’exportation, confie McGuigan.

Une aubaine, vraiment ?

Cependant, il n’est pas probable que ce scénario se généralise, selon Katy Hayward. « Les entreprises qui exportent nécessairement vers l’UE et la Grande-Bretagne, ce n’est pas vraiment courant », nuance l’experte.

L’avantage qu’apporte le Dual Market Access pourrait de surcroît être sapé par la mise en place du nouvel accord sur les biens sanitaires et phytosanitaires entre le Royaume-Uni et l’UE : transiter par l’Irlande du Nord pourrait alors devenir une tare plus qu’une opportunité de contournement des frais.

Pour ce qui est des délocalisations, à nouveau, Katy Hayward tempère : « Que recherchent les entreprises de plus ? De la prévisibilité et de la stabilité. » Ce que l’Irlande du Nord, traversée par deux grandes crises politiques depuis 2017, n’a pas su montrer.