La laine britannique file sa nouvelle renaissance

REPORTAGE – Après des années de disgrâce, les prix de la laine britannique ont le vent en poupe grâce à une hausse de la demande. Changements d’habitudes de consommation, attraction culturelle et impact du Brexit : le secteur y voit une « grande renaissance » de la laine britannique.

En remontant le fleuve écossais du Dee depuis Aberdeen, ville septentrionale au bord de la mer du Nord, les petites collines rocheuses se transforment en de hautes vallées, couvertes de forêts de pins sylvestres et de champs de bruyère. À mesure que l’on s’enfonce dans le parc naturel des Cairngorms, dans l’Aberdeenshire, des moutons – de la célèbre race des Scottish Blackface et des Cheviots – parsèment le paysage.

Résistants, petits et adaptés au climat rigoureux du nord-est de l’Écosse, ils sont emblématiques de cette région montagneuse, très réputés pour la robustesse de leur laine.

Paysage de l’Aberdeenshire. CLAIRE FIEUX

À Braemar, village au coeur du parc naturel, une boutique de vêtements affiche fièrement le « MADE IN SCOTLAND » sur des pulls en tricots et des tartans traditionnels inspirés des clans écossais qui, chaque année, viennent s’affronter aux Highlands Games (compétition sportive et épreuve de force traditionnelle de Braemar).

Ici, comme dans de nombreux villages de l’Aberdeenshire, la production de laine écossaise était autrefois un pilier économique, utilisée pour le textile, comme les célèbres tweed, et exportée vers d’autres régions du Royaume-Uni et d’Europe. 

L’économie de la toison suffisait alors aux besoins des éleveurs. Mais avec l’arrivée du tissu de coton et des fibres synthétiques dans l’industrie de la mode, le secteur de la laine britannique s’est effondré, emportant avec lui éleveurs de moutons, filatures et manufactures. La mise en place du Brexit, en 2020, manque de peu de lui donner le coup de grâce.

Le couperet du Brexit

Marguerite Feming est éleveuse de moutons dans l’Aberdeenshire. Il y a dix ans, cette Irlandaise s’est installée à Westfield Croft, dans le village de Rothiernorman, attirée par les paysages et le mode de vie écossais. Elle y élève aujourd’hui des moutons de la race des Hebridean, Islandais et Boreray. Des races rares, rustiques, adaptées au climat montagneux de l’Aberdeenshire, produisant une laine onéreuse.

Margaret Fleming, éleveuse de moutons dans l’Aberdeenshire. CLAIRE FIEUX

À peine installée, elle fait face aux conséquences du Brexit : « Jusqu’en 2020, on (les éleveurs de moutons) recevait des subventions européennes à hauteur de 28 000 £ (32 000 €) par an, qui s’amenuisent petit à petit ».

En 2026, celles-ci s’élèvent à 600 £ (690 €), et sont amenées à disparaître d’ici 2027. Elle parvient à s’en sortir grâce à son indépendance : elle tond, nettoie, lave et prépare sa laine elle-même pour ensuite les envoyer en filature – à la main ou industrielle – et vend ses pelotes de laine directement sur son exploitation. Un commerce de proximité « rentable, et qui me rend heureuse », se réjouit-elle.

Si elle parvient à s’en sortir, ce n’est pas le cas de la majorité des éleveurs, qui « ont décidé de se tourner vers la production de viande, jetant ou brûlant la laine tondue par nécessité, puisqu’elle ne leur rapportait rien », déplore-t-elle. En juillet 2020, les prix de la laine britannique ont atteint leur niveau le plus bas historiquement : 73 pence le kg de laine brute. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Dans la ville industrielle de Bradford, dans le nord de l’Angleterre, la British Wool (une coopérative de plus de 42 000 fermiers gérant 80 % de la tonte nationale britannique) organise deux fois par mois des ventes aux enchères qui déterminent les prix de la laine, et influencent tant le marché que les revenus des éleveurs. « Tout se joue à Bradford en réalité », explique Marguerite Fleming. 

Depuis quelques mois, les yeux des acheteurs sont rivés sur les cours de la laine, estomaqués par une percée inespérée de ses prix, qui tutoie des sommets inédits.

Variations des prix pour chaque type de laine, de juillet 2019 à aujourd’hui. BRITISH WOOL SALES REPORTS

En avril 2021, les cours connaissent le début d’une longue remontée. Au mois de décembre 2025, les prix de la laine ont augmenté de 26 % comparé à ceux de septembre. Et finalement, le 3 mars 2026, lors de la dernière vente aux enchères de la British Wool, le prix moyen de la laine brute atteint 1 559 £ (1 800 €) par kg : son plus haut niveau depuis « 30 à 40 ans », observe Zoe Fletcher, bien que celui ci soit très loin des recettes de l’âge d’or du secteur de l’après-guerre, où un kilo de laine brute se vendait en moyenne 17,50 £.

Le point mousse d’une renaissance

Derrière cette belle remontée se cachent les conséquences ironiquement positives du Brexit. Depuis janvier 2021, la sortie du Royaume-Uni du marché unique de l’UE a radicalement transformé ses politiques douanières entourant l’exportation de la laine et des textiles britanniques. 

Bien qu’un accord de libre-échange existe encore (l’UE représente actuellement 74 % des exportations de laine britannique), le Brexit a introduit des barrières structurelles et administratives, “de la paperasserie qui retarde toute la filière”, critique Margaret Fleming, rendant les exportations hors du Royaume-Uni quasiment impossible pour des boutiques indépendantes. “Je ne peux même pas envoyer ma propre laine à ma famille en Irlande à cause des coûts et des politiques d’exportations”, déplore l’éleveuse.

Mais d’un autre côté, cela a contribué à un retour à une production locale. Une entreprise britannique qui importait de la laine brute venue d’Asie (moins chère) pour la transformer ou la reconditionner au Royaume-Uni, pour ensuite la réimporter vers l’Union Européenne, doit aujourd’hui  payer une double taxation (TVA et droits de douanes, à l’entrée au Royaume uni, et à l’entrée de l’UE). Tout cela, sous un contrôle renforcé au niveau des douanes. Pour s’éviter de telles procédures, certaines marques ont décidé de se relocaliser au sein du Royaume-Uni, au grand bonheur des manufactures et des filatures britanniques.

Autres conséquences positives : la création d’une “rareté” de la laine MADE IN BRITAIN, suite à la baisse de l’offre en matière première. La British Wool a recensé une diminution de 4 % du cheptel britannique l’année dernière, et une baisse globale de l’offre de près de 25 % sur cinq ans entraînant une augmentation des prix de la laine brute. 

Les éleveurs bénéficient-ils pleinement de ce retour inespéré ? « Pas encore, explique Zoé Fletcher. Aujourd’hui, ces retours comble à peine les frais de la tonte ». Mais elle reste optimiste : « La laine connaît un regain de popularité. Les gens ne veulent plus de fibres synthétiques bon marché, et ont davantage conscience de leur impact environnemental dans leur consommation. »

Revenir à ses moutons

Ce changement des modes de consommation, Margaret Fleming le constate aussi dans sa propre boutique : « On a de plus en plus de jeunes consommateurs qui sont en quête de produits authentiques, durables avec une provenance clairement identifiée et de proximité » s’exclame-t-elle, optimiste.

Designer de maille (knitwear designer) et experte de la laine britannique, Zoé Fletcher a parcouru le Royaume Uni pendant quatre ans pour étudier les caractéristiques tactiles de 72 races pures de moutons britanniques. « J’ai constaté qu’il était très difficile de trouver de la laine 100 % britannique, et que la provenance, les histoires et les liens incroyables avec notre paysage se perdaient », explique t-elle. Elle s’est donnée pour mission de mettre en relation direct les éleveurs avec des designers de mode pour améliorer la rentabilité de la laine. 

Zoe Fletcher, designer de vêtements en maille et spécialiste de la laine britannique. CLAIRE FIEUX

« Si nous connaissons les qualités tactiles de ces laines, nous pouvons commencer à promouvoir l’utilisation de davantage de laine britannique et de laine de races spécifiques dans la mode et la maille ». À titre d’exemple, « la laine la plus chère actuellement est la Bluefaced Leicester (qui vaut entre 6 et 8 £ le kilo) », très appréciée par les marques de vêtements de luxe. « On pourrait se demander pourquoi tout le monde n’élève pas cette race en particulier. Tout simplement parce que la terre n’est pas adaptée. Ces moutons aiment les environnements chauds et secs, pas le Lake District ou les Highlands écossais ».  

Les marques de mode se sont également tournées vers le réputé patrimoine culturel britannique pour remettre, au premier plan des podiums de fashion shows, des tartans et des pulls tricotés en laine 100 % britannique, argument pour une mode plus durable. Bien que « voir des tricots écossais mis à l’honneur sur des podiums de mode ne suffit pas, à l’heure actuelle, à payer les factures d’électricité », rétorque Zoe Fletcher.

Le long de l’Union Street à Aberdeen, principale rue commerçante, les boutiques de tartans, de kilts et de tricots britanniques sont rares. « Bien plus qu’à une période », remarque Jane, tisseuse de tartan traditionnel dans la boutique familiale Mains Highlanders. La tradition des kilts suffit à faire vivre son commerce.

Jane, co-gérante de la boutique Mains Highlanders, à Aberdeen, le 4 mars 2026. CLAIRE FIEUX

« Ma laine provient d’Angleterre principalement, précise-t-elle avec fierté. En Écosse, on ne produit pas de laine suffisamment douce pour ces tartans. Mais au moins, on soutient la laine britannique ! »