La rue principale d'Ebbw Vale où un grand nombre de commerces sont abandonnés.

À Ebbw Vale, la ville galloise qui avait le plus largement voté pour le Brexit, la sortie de l’Union européenne est un choix assumé

REPORTAGE — Dans cette ville du pays de Galles, ancien bastion de l’industrie sidérurgique, 62 % des habitants avaient voté pour quitter l’Union européenne, soit 10 % de plus que dans le reste du pays. Dix ans après, sans être convaincus des bénéfices du Brexit, la plupart ne regrettent pas leur décision.

« C’était la bonne décision. Si je devais le refaire, je voterais la même chose », affirme souriante Llyne Price, 63 ans, une cigarette à la main. Dans cette ville galloise de 18 000 habitants, nichée dans une vallée tranquille à une heure de train de Cardiff, 62 % des habitants ont voté pour quitter l’Union européenne (UE). Comme elle, ils considéraient que le Royaume-Uni donnait trop d’argent à Bruxelles, sans en recevoir suffisamment en retour, et que les difficultés, comme le manque d’emplois et d’infrastructures, étaient aussi dues à l’appartenance du pays à l’UE.

Dix ans plus tard, cette ancienne gérante d’hôtel, aujourd’hui à la retraite, assume complètement d’avoir voté pour sortir de l’Union européenne, contrairement à la majorité des Britanniques. Selon un sondage YouGov, publié fin janvier 2025, seuls 30 % d’entre eux estiment que le Brexit était une bonne décision : jamais le départ de l’UE n’avait enregistré un soutien aussi faible.

Mais lorsqu’on lui demande quels ont été les bénéfices du Brexit, son visage se crispe. « Il n’y en a pas, rien n’a changé », souffle Llyne Price. « Il n’y a toujours pas d’industrie dans la vallée, pas d’emploi, les prix ont augmenté », énumère-t-elle, assise à la terrasse d’un café, seul commerce ouvert dans cette rue proche du centre-ville. Une rue qui reflète bien l’état d’Ebbw Vale : des dizaines de commerces fermés, des rues désertes, une population assez âgée. Sortir de l’Union européenne semble n’avoir pas engendré de vrais changements pour cette ville qui peine à se relever de la fermeture des usines et de la désindustrialisation des années 2000.

« Je ne comprends pas pourquoi on y a cru »

La devanture du magasin Pins and Things de Jay Lynch à Ebbw Vale.
Le magasin de Jay Lynch, à Ebbw Vale, le 3 mars 2026. ELLYN MAINGUY

C’est en tout cas ce que pense Jay Lynch, propriétaire d’un magasin de laine et d’articles de mercerie dans le centre-ville. « On manque toujours d’infrastructures et de transports publics », explique-t-elle en rangeant une pelote de laine. À ses yeux, c’est le principal frein à l’emploi, surtout pour les plus jeunes. « Ils quittent la ville pour trouver du travail ailleurs ou pour faire leurs études », déplore la commerçante.

« On a voté en pensant que ça nous rapporterait plus d’argent, et je ne comprends pas pourquoi on y a cru », confie celle qui ne se souvient même plus de son vote en 2016, et qui n’arrive pas à déterminer si le Brexit était une bonne ou une mauvaise chose. « Je n’ai pas vraiment été affectée », indique-t-elle presque gênée. Le seul changement qu’elle peut citer, ce sont les contrôles supplémentaires dans les aéroports, même si la commerçante voyage rarement.

Difficile d’en parler positivement

Le Brexit n’a-t-il vraiment eu aucune conséquence ? Si les experts restent prudents, ils semblent d’accord pour dire que, globalement, la sortie de l’Union européenne n’a pas amélioré les choses.

Max Munday et Mark Lang devant la bibliothèque de leur bureau à l'Université de Cardiff.
Mark Lang et Max Munday, professeurs à l’Université de Cardiff, le 2 mars 2026. ELLYN MAINGUY


Pour Max Munday, professeur d’économie à l’Université de Cardiff, la ville d’Ebbw Vale est dans un état de « stagnation » : peu de changements, pas d’amélioration concrète de la qualité de vie, et une grande difficulté à concrétiser des projets.

Le dernier exemple remonte à juillet 2025 : Ciner Glass abandonne son projet d’ouverture d’une usine de verre, qui devait créer 650 emplois pour la ville, craignant un manque de rentabilité.

« Il est très difficile d’isoler l’impact du Brexit en raison de ce qu’on pourrait appeler le ‘parasitage de données’. Entre la pandémie, la guerre en Ukraine, les droits de douane de Trump… les variables sont trop nombreuses », souligne Mark Lang, chercheur associé au sein de l’Unité de recherche sur l’économie galloise de la Cardiff Business School.

En revanche, il confirme l’absence de bénéfices concrets alors que le pays de Galles recevait plus de 750 millions de livres sterling (environ 870 millions d’euros) par an de l’Union européenne. « Le pays de Galles ne reçoit plus les sommes d’autrefois et les localités comme Ebbw Vale sont les premières à en souffrir », déplore le chercheur. Ebbw Vale, l’une des zones les plus défavorisées du pays, faisait partie des principaux bénéficiaires des fonds européens qui ont servi à financer, en partie, un centre d’apprentissage supérieur, un complexe sportif, des logements, un hôpital, une ligne ferroviaire ou encore une voie rapide.

L'immense complexe sportif d'Ebbw Vale, en bordure de la ville.
Le complexe sportif de Ebbw Vale, le 3 mars 2026. ELLYN MAINGUY

Le dragon, l’argument des « pro-leave »

Mais lorsqu’on parle aux habitants, ils ne mentionnent qu’une seule chose : le dragon. Cette statue en acier de quatre mètres de haut, financée par les fonds européens à hauteur de 25 000 euros environ, représente l’exemple le plus célèbre de l’argent public perçu comme mal dépensé par les habitants.

La statue du dragon d'acier, de quatre mètres de haut, à l'entrée de la rue principale d'Ebbw Vale.

« C’est l’exemple qui revient sans cesse », acquiesce Mark Lang. « Je ne sais pas ce qui est passé par la tête des politiques. Dans une communauté qui subit une telle pauvreté, où les gens luttent pour payer l’électricité et nourrir leur famille, l’art et la culture deviennent des arguments inaudibles », poursuit-il.

Un exemple qui a occulté tout le reste. « Sans avoir interrogé chaque administré, on sent qu’il est très difficile pour eux d’établir un lien entre les dépenses européennes et la réalité du terrain : ils voient un nouveau bâtiment sortir de terre, mais ne font pas nécessairement le rapprochement avec les fonds de l’UE », explique Max Munday.

Ce décalage explique, en partie, le vote massif des habitants de la ville pour le Brexit, et la certitude d’avoir fait le bon choix dix ans après. « Je ne connais personne, ici, qui dit aujourd’hui : ‘on aurait dû rester’ », affirme Llyne Price. Comme beaucoup des habitants d’Ebbw Vale, elle est persuadée que sortir de l’Union européenne a permis de faire des économies et n’envisage absolument pas un deuxième référendum.

D’autres, comme Jay Lynch, ne se sont jamais vraiment posé la question. « Je m’en fiche », admet-elle avant de s’en excuser. « Je suis consciente que [le Brexit] a affecté beaucoup de monde, et que ça continue, mais je ne suis pas du tout concernée. Je sais que ça peut paraître égoïste, mais c’est ce que je ressens », a-t-elle expliqué comme pour se justifier. La commerçante estime qu’on « devrait arrêter d’en faire tout un plat » et qu’après dix ans, le Brexit ne devrait plus être un sujet.