REPORTAGE – En quittant l’Union européenne en 2016, Londres a repris la main sur l’exploitation des ressources en mer du Nord, transformant Aberdeen, ancienne « capitale européenne du pétrole » en un laboratoire politique des décisions de Westminster. Entre conséquences du Brexit et transition énergétique, l’Écosse doit composer avec des décisions qui ne viennent pas d’elle.
Sur le tarmac de l’Aéroport international d’Aberdeen, situé à une dizaine de kilomètres du centre-ville, le vrombissement des hélicoptères est continu. Assourdissant. Près de 500 000 passagers empruntent chaque année cet héliport pour rejoindre les plateformes pétrolières offshore, à quelques miles nautiques des côtes écossaises. Dans cette ville septentrionale, chaque major pétrolier semble détenir son pesant d’or en matière d’architecture et de logistique.

Sous l’œil blasé d’un chauffeur de bus à hydrogène – prototype d’une flotte pionnière financée par la municipalité et l’Union européenne – les décors d’une ville autrefois construite sur les « pavés d’or » du grand âge pétrolier, s’effritent, laissant place à une cité en quête d’un nouvel oxygène.
« Bienvenue à Aberdeen, là où l’innovation rencontre l’énergie » clame une immense affiche placardée sur le siège social d’un major converti au “vert”. Tout autour, les quartiers populaire en granit uniforme, qui ont donné à Aberdeen le nom de “Granite City”, se tournent vers le centre névralgique de toute la région, le port d’Aberdeen, où une question flotte dans l’air : vers où se dirige t-on ?
Des « pavés d’or » aux friches pétrolières
En 1970, Aberdeen – la ville construite à l’embouchure du fleuve Dee – voit son destin basculer. Ses chantiers navals et ses bateaux de pêche, piliers de l’économie séculaire, sont mis à la dérive par une véritable ruée vers l’or noir.
La découverte de nappes de pétrole et de gaz fossilisés dans les eaux britanniques en mer du Nord voit défiler pendant quarante ans des cadres texans du pétrole, débarqués en chapeaux de cowboy, pour diriger les forages en pleine mer. Rapidement, ce port périphérique se transforme en “capitale européenne du pétrole”, investi par des majors comme Esso, Shell ou Total.
« Il faut bien comprendre et imaginer que Aberdeen a été forgée par le pétrole, qui est devenu un véritable ascenseur social pour les locaux », narre Christian Allard, leader politique de la ville (équivalent du maire) issu du Scottish National Party (SNP). Un urbanisme métamorphosé, qui a permis à d’immenses sièges sociaux rutilants de tutoyer les clochers gothiques de l’Université d’Aberdeen.

Encore aujourd’hui, « la santé financière de la ville dépend des fluctuations des prix du baril de pétrole », explique l’élu. Le Royaume Uni est en effet le second producteur de pétrole du continent européen, loin derrière la Norvège.
Après avoir été député au Parlement écossais, Christian Allard a représenté l’Écosse au Parlement européen lors des sept derniers mois précédant le Brexit. Aujourd’hui, il constate l’effondrement d’une économie, presque entièrement basée sur le pétrole, qui subit de pleins fouet les conséquences de la sortie de l’Union Européenne. Aberdeen est la troisième ville d’Écosse avec 213 000 habitants, considérée comme l’une des plus riches du Royaume Uni avec un PIB qui a culminé à 3 % du total national au milieu des années 1980.
Pourtant, tout au long de l’Union Square, avenue commerçante principale de la ville, les boutiques de proximité ferment peu à peu le rideau. Dans le quartier chic du West-End, les demeures victoriennes affichent désormais des panneaux “À Louer” faute de demande commerciale. En pleine mer, les puits de forage épuisés attendent patiemment d’être démantelés.
Malgré les grandes affiches de promotions d’emplois dans l’énergie, quasiment placardées à chaque coin de rue comme un étendard, le secteur est en berne. Ici, les conséquences du Brexit se font durement sentir sur le secteur du pétrole et du gaz, dépendant largement de la main d’œuvre immigrée. Une des raisons qui a poussé 62 % de la population écossaise à voter “Remain” lors du vote de 2016 pour le Brexit.

« On a découvert que la vraie ressource naturelle d’Aberdeen ce n’était pas le pétrole, mais les gens qui travaillent dans l’énergie, qui ont toute cette expertise », constate Christian Allard. Selon les chiffres du Centre National d’Études Spatial, un habitant d’Aberdeen sur quatre est né hors de l’Écosse du fait d’une importante immigration d’étrangers venus travailler dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie et du bâtiment. Avant le Brexit, la ville comptait 20 % de Polonais, 10 % de Roumains et 6,6 % de Nigérians. Sur les 300 000 actifs d’Aberdeen et de sa région, 40 % travaillent dans ce secteur ou pour des sous traitants.
Mais avec les restrictions sur les visas, et la fin de la libre circulation, l’arrivée de techniciens et d’ingénieurs essentiels – notamment les étudiants internationaux qui forment le futur vivier de l’expertise locale – se trouve freinée par les barrières administratives de Londres, mises en place en 2020. « Le Brexit est une véritable horreur. Son impact est énorme et continu. Aberdeen a un besoin vital d’immigration pour compenser une population vieillissante, l’une des plus marquées d’Europe, martèle l’élu. Le Brexit empêche l’arrivée de techniciens spécialisés venus d’Europe ou d’Afrique, du Nigéria notamment (pays avec lequel la ville entretient des liens historiques forts via l’industrie pétrolière). Et Londres ne tient pas du tout compte de cette réalité économique. »
Fidèle à son concept de nationalisme civique, l’élu a activement porté une résolution au congrès SNP pour que tous les résidents étrangers, y compris les réfugiés, puissent voter aux élections locales et parlementaires écossaises, tentant de contrecarrer la politique de Londres. « J’ai perdu pour les demandes d’asiles, mais les réfugiés peuvent voter car ils ont le statut de résident ».
La loi de Londres
En sortant de l’Union européenne, le Royaume-Uni s’est affranchi du cadre réglementaire commun des pays membres (via le Pacte vert) pour construire sa propre stratégie en matière de transition énergétique dans la mer du Nord via le North Sea Future Plan, présenté en novembre 2025.
Dans le secteur pétrolier, Londres s’est engagé à ne plus autoriser de nouveaux forages pétroliers et de procéder au démantèlement de certains sous contrôle de la North Sea Transition Authority (NSTA), société privée détenue par le gouvernement britannique qui agit comme organisme d’attribution des gisements et de la gestion des infrastructures. Une mesure drastique en matière de politique pétrolière, comparée aux mesures européennes qui ont permis à la Norvège d’autoriser la construction de 40 nouveaux forages en 2025 en mer du Nord.

Selon The Economist, un millier d’emplois dans le secteur de l’industrie pétrolière et gazière disparaîtrait chaque mois au Royaume-Uni depuis les mesures de transition énergétique mises en place à Westminster. Si bien qu’en dix ans, les effectifs du secteur sont passés de 450 000 à 200 000 personnes, constate l’hebdomadaire.
Pour contrer cette fuite des talents, le gouvernement britannique a mis en place des dispositifs de reconversion, estimant que « 90 % des travailleurs du pétrole possèdent des compétences transférables vers l’éolien ou l’hydrogène ». Le tout dans un contre-la-montre : l’Université Robert Gordon estime que le gouvernement a une fenêtre critique de cinq ans pour transférer les compétences des travailleurs du pétrole vers les énergies vertes, avant que la main-d’œuvre ne quitte définitivement la région.
Une mesure que soutient Christian Allard :« Aberdeen est la capitale de l’Énergie. On a déjà transitionné dans notre vocabulaire : on n’utilise plus les mots “Oil and Gas” pour parler du pétrole. On utilise le mot “énergie”. Les gens qui travaillaient avant dans le pétrole sont maintenant conduits vers le secteur des énergies vertes, et s’y retrouvent très bien », constate-t-il. Mais l’indépendantiste reste prudent : « Le problème de Londres, c’est qu’ils changent les normes climatiques et les règles du jeu toutes les cinq minutes, donc même installer un parc éolien est compliqué pour certaines entreprises, qui du coup vont plus se tourner vers Stavanger (l’alter ego norvégienne d’Aberdeen) ».
Comme toute énergie fossile, les gisements de pétrole britannique en mer du Nord se sont drastiquement réduits avec un déclin naturel de 75 % entre 1999 et 2024, détaille un rapport de la Chambre des communes. Plusieurs entreprises n’ont pas attendu la sortie de l’UE pour adapter leurs politiques environnementales, créant leur équivalent dans le secteur de l’énergie verte pour rester compétitives.
La diplomatie du golf
Le gros bémol de cette transition pour l’Écosse est son manque crucial de leviers politiques pour la diriger, Londres détenant un droit régalien sur toutes les licences de forage et leurs exploitations via la NSTA. Une réforme au Parlement écossais a bien permis de transférer la gestion des domaines maritimes de la Couronne (les fonds marins), permettant à Edimbourg de construire un parc éolien offshore, l“Aberdeen Bay”. Mais celui-ci a pu bénéficier de financements européens à hauteur de 40 millions £ (26 millions d’euros), cofinancé par des fonds publics écossais et le groupe suédois Vattenfall.
Avec le Brexit, l’Écosse ne peut plus espérer bénéficier de tels dons pour sa transition énergétique et est obligée de se plier aux exigences de Londres et des entreprises privées. Selon un sondage d’UPLIFT publié en décembre 2025, si « une majorité de personnes en Écosse (57 %) soutient l’abandon du forage pétrolier et gazier au profit d’investissements dans les énergies propres », ce chiffre tombe à 50 % dans la région d’Aberdeen, où localement, on craint qu’un arrêt prématuré du pétrole ne détruise l’expertise technique nécessaire à la transition vers l’éolien offshore.
Et l’opacité des politiques écossais en la matière n’aide pas à y voir plus claire : la précédente Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, s’opposait à tout nouveau développement pétrolier. Mais le plan qui devait l’aborder n’a toujours pas été publié. À présent gouverné par John Swinney, le Parlement semble cette fois s’aligner à la position du Scottish National Party, dont est issu le nouveau Premier ministre : une position entre l’argument des Travaillistes (opposés à toute nouvelle exploration) et des Conservateurs (favorables à un forage intensif), prônant un examen au cas par cas des demandes de licences.
Une feuille de route du Parlement a bien été présentée en septembre 2024, la « Green industrial strategy » censée aiguiller la politique écossaise en la matière. Mais cela a juste exacerbé le manque de contrôle du gouvernement d’Edimbourg en la matière, la question des hydrocarbures et des licences de forages ayant été presque entièrement éludée.
Si bien qu’aujourd’hui, « la transition énergétique passe essentiellement par les entreprises privées du secteur, qui décident d’elles-mêmes de se mettre au renouvelables pour éviter une rupture de leurs activités, constate Christian Allard. Nous, à Aberdeen, on l’a compris et on sait qu’on ne peut pas discuter des politiques sans eux. »

L’élu a décidé de jouer la carte de la diplomatie écossaise “du golf” pour retrouver un contrôle du secteur. Sur le terrain du Nigg Bay Golf Club, situé dans le quartier Torry, à côté du tout nouveau South Harbour accueillant des pétroliers norvégiens et Danois, Christian Allard négocie « entre deux trous » avec des politiques et des majors pétroliers, force de proposition pour la recherche et l’innovation dans la ville.
Sa dernière victoire est l’implantation du siège du régulateur étatique de la North Sea Transition Authority et de la nouvelle entreprise publique Great British Energy à quelques pas de l’Aberdeen City Council, qui permettra aux élus d’avoir les décideurs du pétrole britannique sous la main. Une politique à laquelle Londres n’aurait selon lui, « pas grand-chose à redire ».
Reprenant une citation de Gandhi pour définir sa diplomatie, Christian Allard est implacable : « Il n’y a pas d’internationalisme sans nationalisme », et l’Écosse se présenterait comme « l’antidote au populisme » de Westminster. Alors que les élections gouvernementales se profilent en mai 2026, la gestion de la mer du Nord est devenue le principal champ de bataille électoral des sièges d’Aberdeen et de l’Aberdeenshire.
