Depuis le Brexit, le système de santé écossais à l’épreuve des tensions

REPORTAGE – Le Brexit voté en 2016 était associé à la promesse de réinvestir l’argent européen dans les services publics britanniques. Dix ans plus tard, en Écosse où la population est particulièrement attachée au système du NHS, il reste financièrement insoutenable.

C’est l’image qui est restée dans les mémoires, et le plus important moment de désinformation de la campagne du Brexit. Celle du bus rouge des « pro-Leave », en faveur de la sortie de l’Union européenne, suggérant de « réinvestir les 350 millions de livres [400 millions d’euros] donnés chaque semaine à l’UE, dans le NHS ». Le « National Healthcare Service », l’équivalent de la sécurité sociale française (ils naissent tous deux après la Seconde Guerre mondiale), permet aux britanniques d’accéder gratuitement à une large catégorie de soins. L’Écosse bénéficie de son propre NHS traitant chaque année plus de six millions de patients.

Deirdre McClure, 83 ans, est l’une de ces patientes et une fervente défenseuse du NHS écossais. Victime d’un AVC en décembre 2025 alors qu’elle se trouvait en Belgique où elle vit la moitié de l’année avec son mari qui en est originaire, elle a insisté auprès des médecins belges pour être soigné à Edimbourg. « Je ne voulais pas rester là-bas. On m’avait prescrit une échographie et des rendez-vous chez le cardiologue, je savais que tout ça était gratuit en Écosse », explique l’octogénaire. En Belgique, elle ne paiera finalement que les médicaments et le séjour de trois jours à l’hôpital, quelques centaines d’euros qu’elle déplore.

Plus de trois mois d’attente pour être soigné

Si Deirdre affirme faire partie des « chanceuses » à avoir été rapidement prise en charge par un médecin généraliste, elle souligne avoir connaissance de la problématique des listes d’attentes au sein du NHS écossais. Selon le dernier rapport de septembre 2025 de la British Medical Association, l’un des principaux syndicats médicaux du Royaume-Uni, le nombre de patients attendant de recevoir des soins non-urgents (chirurgie, scanner, traitements contre le cancer) s’élevait à 718 000 en Écosse. Selon BMA, 67 % de ces patients étaient en attente depuis déjà plus de douze semaines.

Depuis la sortie de l’Union européenne, le système de santé écossais a perdu plusieurs centaines de professionnels de la santé en raison des départs de ressortissants européens, qui représentaient presque 8 % de l’ensemble du personnel du NHS au moment du référendum. Steven Campbell, étudiant infirmier à l’université d’Edimbourg, a constaté ce changement : « Ce que nous avons vu après le Brexit, c’est un changement de ton, qui est soudainement devenu assez hostile envers les personnes qui ne sont pas originaires du Royaume-Uni. »

Mais Steven insiste sur le fait que le phénomène anti-immigration est moins important en Écosse, où la population a rejeté le Brexit. « Pendant certaines gardes ça m’est arrivé d’être le seul membre du personnel né en Écosse, raconte l’étudiant. Je pense que c’est une bonne chose, car nos patients viennent des quatre coins du monde. Notre personnel devrait lui aussi provenir des quatre coins du monde. » Aujourd’hui, le NHS écossais manquerait encore de plus de mille médecins selon BMA.

« Le NHS tente de faire plus avec toujours moins »

La crise sanitaire a frappé de plein fouet le NHS écossais, notamment au sein des services d’urgence, le « A&E » (accident and emergency) qui se trouve aujourd’hui sous pression. Depuis le début de son master d’infirmier, Steven n’a pas encore effectué de stage aux urgences. Il redoute ce moment : « Il y a actuellement de gros problèmes aux urgences. Il y a des gens qui attendent des heures et des heures pour voir un médecin. Ils sont soignés sur des brancards dans les couloirs. »

Malgré l’augmentation des dépenses, le NHS en Écosse reste non viable

La population écossaise est particulièrement attachée à l’indépendance de son système de santé, qui était l’un des enjeux de la campagne pour le référendum de 2014 sur l’indépendance de la nation. Contrairement au NHS anglais, le système écossais ne charge pas les patients de frais d’ordonnance pour les prescriptions de médicaments. Mais même avec un budget annuel de plus de 17 milliards de livres voté par le Parlement écossais, de récents audits publiés en mars 2026 par la BMA expliquaient que « Malgré l’augmentation des dépenses, le NHS en Écosse reste non viable et il sera extrêmement difficile d’éliminer les longs délais d’attente d’ici le printemps 2026 ».

« Le NHS tente de faire plus avec toujours moins » affirme cette médecin généraliste souhaitant rester anonyme. La campagne des élections législatives de mai 2026, et l’émergence du parti d’extrême-droite « Reform UK » mené par Nigel Farage en Écosse, ont aussi remis la question de la privatisation du NHS dans les débats. « Avec ce genre d’idées, seuls les plus riches auront droit d’accéder aux soins » regrette la médecin. La BMA plaide, elle aussi, pour une réforme du NHS écossais, mais suggère plutôt d’investir dans les services de soins communautaires (infirmiers de proximité, services de santé scolaires, médecins généralistes) afin de désengorger les hôpitaux.