Musique live au Below Stone Nest, dans le quartier de Soho, à Londres.

Is London rocking still ?

REPORTAGE — Depuis 2020, un quart des « music venues », bars avec de la musique live typiques de la vie londonienne, ont fermé leurs portes au Royaume-Uni. Avec le Brexit, la hausse du coût de la vie et les restrictions de déplacements des artistes ont transformé la scène musicale britannique. Certains continuent de se battre pour que le rythme de la vie nocturne ne ralentisse pas.

Il faut connaître l’adresse pour trouver la porte du Below Stone Nest, planquée dans une rue déserte de Soho en cette fin d’hiver. Au sous-sol, les voix et la musique réchauffent. Les envolées de jazz enveloppent l’atmosphère, on danse, on chante, on sirote un cocktail. Les murs sont en béton brut, le mobilier chic. La jeunesse londonienne est au rendez-vous pour profiter de la musique live.

On vit. Alors que les États-Unis bombardent l’Iran depuis plusieurs jours, les tensions politiques et géopolitiques n’ont pas leur place ici. Le Brexit ? La plupart des musiciens présents n’en ont que faire. Il faut dire que l’organisatrice de la soirée, Beth, n’a que 22 ans. Et n’a lancé ces concerts qu’il y a deux ans, bien après la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne en 2020 et du vote « leave » en 2016.

La vie nocturne londonienne sur le déclin

Aucun doute pour elle, la capitale anglaise est « toujours le cœur de la musique live ». Mais la jeune musicienne n’est pas dupe sur la tendance : la vie nocturne se meurt à Londres. En six ans, un quart des « music venues », mélange très britannique de salle de concert et de bar, ont été liquidés. Et depuis 2013, le Royaume-Uni a vu la moitié de ses boîtes de nuit fermer définitivement leurs portes. Dernier en date : le mythique Corsica Studios a annoncé jouer son ultime concert fin mars.

Pauline Forster, propriétaire du George tavern, à Londres, le 4 mars 2026. CLARA DUBAN

Dans les venues les plus anciennes, on déplore les politiques isolationnistes du Royaume-Uni. Depuis 2016 au George Tavern, venue qui a fait émerger de nombreuses célébrités comme le groupe The Last dinner party, rien n’est pareil. Pauline Forster, artiste à la tête du pub depuis 2003, regrette amèrement le temps où les accents européens s’entremêlaient dans sa maison. « La culture londonienne, c’est un métissage. C’est triste de programmer de moins en moins d’artistes originaires de partout en Europe. Certains venaient régulièrement. C’est fini maintenant. »

Les artistes, mais aussi les membres du personnel. « Nous avions une Italienne en charge de la programmation, elle était très talentueuse. Quand son visa d’étudiante a expiré, nous voulions l’embaucher, mais impossible de lui obtenir un nouveau visa. Elle a dû repartir, ça nous a brisé le cœur. »

Des artistes qui ne s’exportent plus

Car en sortant de l’Union européenne en 2020, les Britanniques se sont vu retirer le droit de circuler librement en Europe – et inversement. Pour Kirsty Warner, chercheuse au King’s College à Londres, c’est ce qui a le plus affecté l’industrie musicale outre-manche. Les musiciens sont tenus de déclarer chacun de leurs instruments ainsi que leurs produits dérivés, et doivent s’acquitter de frais pouvant atteindre 5 000 livres (5 777 euros) pour un orchestre. Les frais et les lourdeurs administratives qu’impliquent les visas, nécessaires à partir de 3 mois dans un pays européen, ont rendu l’organisation de tournées impossible pour les petits artistes. Un cercle vicieux : « Ne plus voyager et ne plus collaborer avec d’autres artistes, c’est perdre du public. La jeune génération d’artistes britanniques n’a clairement pas les mêmes opportunités de carrière que leurs aînés ».

De nombreux artistes anglo-saxons se sont emparés de la question, regrettant que les négociations post-brexit n’aient pas plus pris en compte la spécificité de leurs besoins malgré des alertes lancées dès 2018. Coup de grâce en 2021 : les subventions du programme Creative Europe, qui injectaient en moyenne 18 millions d’euros par an pour des projets artistiques britanniques, ne sont pas remplacées par des fonds nationaux.

En février dernier, la chanteuse Kate Nash, lauréate d’un BRIT Award, a témoigné devant une commission parlementaire sur la culture et les médias de l’impact des réglementations post-Brexit sur les tournées de concert. Celle qui a chanté « Foundations » ou encore « Do-Wha-Doo » affirme avoir perdu 26 000 £ (soit 30 000 €) lors de sa tournée européenne à cause de l’augmentation des coûts d’organisation et avoir dû licencier une membre de son équipe. Pour elle, c’est toute l’économie et l’influence étrangère du Royaume-Uni qui est en jeu : « Nous risquons de perdre notre réputation et notre fierté culturelle. […] Plus nous limitons les artistes, plus nous limitons la culture britannique à l’échelle mondiale », alerte-t-elle.

Impossible d’enlever à Londres sa musique ?

Difficile pourtant de savoir quelle part attribuer au Brexit dans les difficultés auxquelles fait face l’ensemble de l’industrie musicale anglaise. « On sait que le Brexit a fait augmenter les coûts et a complexifié les déplacements, mais les facteurs s’entrecroisent et se chevauchent. Le Covid-19, la guerre en Ukraine, les différents gouvernements… beaucoup de facteurs expliquent les problèmes que nous connaissons aujourd’hui », rappelle la chercheuse Kristy Warner.

À Londres, hors de questions de laisser la scène musicale mourir. Comme le Below Nest ou le George Town, certaines venues résistent encore et toujours. « On ne peut pas empêcher le cœur de Londres de battre. Bien sûr, des gens viennent, des gens s’en vont, mais le noyau dur ne changera jamais. Et le George Town en fait partie », assure Pauline Forster. London is definitely still rocking. Mais pour combien de temps ?