RÉCIT PHOTO – En arrivant à Belfast, j’imaginais déjà ses murs. Les voir, les parcourir et les photographier m’a fait comprendre leur histoire : un récit de déchirements successifs.
« Mur de la paix », ce nom m’interrogeait lors de mon arrivée à Belfast. Comment un mur peut-il être symbole de paix ? Partout dans le monde, les murs racontent la violence. La violence des politiques xénophobes aux États-Unis, où le mur de tôles et de métal s’est désormais muni d’une épée de glace, pour rafler ceux qui oseraient le contourner. La violence de l’apartheid en Palestine, où un mur qui avance inexorablement fait couler le sang au pied des oliviers en flames. La violence des prisons, où les murs de béton enferment pour ne rien résoudre, à grand coup de panoptique et de camisoles.
« Mur de la paix », ce nom m’interroge toujours.


Un des déchirements les plus récents que ces murs m’ont raconté, c’est le Brexit. L’Irlande du Nord est l’un des territoires les plus touchés par la sortie de l’Union européenne. Les décisions unilatérales de Londres ont confirmé à de nombreux unionistes ce que les nationalistes savaient déjà : Londres n’en à pas grand chose à faire d’eux. Pourquoi alors continuer d’obéir à Londres ? Pour Michelle, catholique et nationaliste, les protestants « sont plus en insécurité avec leur identité » et se rattachent à la couronne par manque d’une identité irlandaise propre. Elle espère que ses enfants verront un jour un Belfast sans murs, et, en attente d’une république unie, possède déjà un passeport irlandais. Un précieux sésame que même les plus loyaux des unionistes réclament désormais, synonyme de citoyenneté européenne et de liberté de mouvement, dans un Royaume-Uni de plus en plus étouffant.



Les murs m’ont aussi raconté leurs revendications politiques. Multiples et éclectiques, elles varient d’un côté à l’autre, s’opposent, se contredisent et parfois se ressemblent, soutenant successivement un camp, puis celui auquel il fait la guerre. Certains murs réclament, d’autres interdisent, mais tous portent en eux de profondes convictions, représentant celles et ceux qui vivent d’une part et de l’autre. Sur ce point, j’ai parfois été en désaccord avec ces murs, qui étaient alors devenus mes compagnons de route. En bonne journaliste, il m’importait tout de même de montrer ces désaccords : un tag sur un mur, ce n’est pas la fin du monde.






Parfois, les murs étaient aussi en deuil. S’ils furent élevés sur le sang des combats, ils rendent désormais hommage à celles et ceux qui l’ont versé. Par le choix des couleurs, de la disposition ou encore à la consonance des noms qui sont inscrits, les murs m’ont rapidement fait comprendre de quel côté je marchais. Sur ces quelques sections, les murs ne me parlent plus des affrontements modernes, à coup d’affiches et de bombes de peintures, mais du souvenir des affrontements passés. L’espace de quelques mètres carrés, les murs deviennent le portrait du paradoxe de toutes les guerres : c’est une fois arrivé dans les cimetières que l’on parle le plus d’amour.



Enfin, si je m’interroge toujours sur comment des murs peuvent être symboles de paix, j’ai au moins réussi, après ces trois journées en leur compagnie, à trouver en eux une certaine sympathie. Car, si comme beaucoup, j’espère un jour pouvoir admirer une Irlande aux peuples réunis, où les murs n’auront plus de raison d’être, je n’ai pu m’empêcher, au moment de les découvrir, de parfois rester bouche bée. À Belfast et sur tous les murs du monde, les humains réussiront toujours à créer de la beauté, au milieu de la discorde.




« Broken bottles under children’s feet
Bodies strewn across the dead end street
But I won’t heed the battle call
It puts my back up, puts my back up against the wall »
U2 – Sunday Bloody Sunday
